Aydınlık Kitap, le 2 mars 2012

Ci-dessous la traduction en français d’une partie d’une interview d’Erol Toy  parue le 2 mars 2012 dans le supplément « Kitap » du magasine turc «  Aydınlık  ».

Erol Toy, l’un des grands maitres de notre littérature, est renommé pour  traiter dans ses œuvres l’homme anatolien dans la perspective historique. Il est en quelque sorte « l’Historien du peuple » avec plus de trente œuvres à son actif dans lesquelles il raconte l’histoire de l’interrègne ottoman (Fetret devri) à la révolte Djelalienne,  l’empire seldjoukide, de son apogée à sa chute, du départ de Mustafa Kemal pour l’Anatolie a la guerre d’indépendance.

Dans « Les Compagnons de la Souffrance » qui vient de paraitre à nouveau en deux tomes, vous commencez par la fondation de l’Empire Ottoman. Puis vous prenez Sheikh Bedrettin en point de mire pour rédiger plus de 1000 pages en vous aidant de l’Histoire, la philosophie, la sociologie. Quelle est l’importance de cette époque historique pour connaitre l’Anatolie, la Turquie et notre identité?

« Les compagnons de la Souffrance » est à mon avis  une étape très importante dans la recherche de notre identité. En fait, je n’écris qu’un seul roman depuis le tout début. J’essaie d’écrire la Turquie. Ce faisant j’essaie de traiter toutes les identités, les classes et les catégories. « Lorsque la Terre a soif » est mon premier roman. Il raconte la guerre d’indépendance et la présente comme un mouvement du peuple. Ce roman a eu une chance intéressante. En 1973, il a paru en même temps que trois autres romans sur la guerre d’indépendance. « Yorgun Savaşçı » de Kemal Tahir qui voit cette guerre comme l’affaire des officiers au chômage, « Küçük Ağa » de Tarık Buğra qui la voit comme la réaction des imams et « Kutsal İsyan » de Hasan İzettin Dinamo qui  raconte  la guerre autour d’Atatürk. « Lorsque la Terre a soif » voit la guerre d’indépendance comme un mouvement du peuple.

Quant à « Les compagnons de la Souffrance »?

J’ai voulu jeter un regard sur le passé. En me concentrant sur  Simavna Kadısıoğlu Sheikh Bedrettin, je me suis penché sur l’expansion et l’apogée de l’Empire ottoman. Le roman prend fin au XV. Siècle.

Pourquoi est-il si important pour vous de regarder dans le passé?

C’est très important car la société d’aujourd’hui est l’héritière de l’ancienne société. Nous ne pouvons nier notre passé ni la mosaïque qui y existait. Cette mosaïque survit encore de nos jours. Nous ne nions pas que les turcs étaient essentiellement des nomades mais ils ont réussi à s’intégrer dans la mosaïque des fondateurs d’Etat partout où ils sont allés; l’Empire Romain, l’Empire Ottoman… A partir du moment où il rejette la mosaïque, l’empire concerné n’aura plus d’influence sur la société. Si la guerre d’indépendance a eu lieu grâce à l’union de tous les peuples d’Anatolie, cela signifie que ces gens-là étaient déjà unis dans toute leur entité depuis déjà bien longtemps. C’est ce que raconte « Les Compagnons de la Souffrance« .

« Les Compagnons de la Souffrance » a paru pour la première fois il y a 40 ans, en 1973. Quelles aventures le roman a-t-il vécu une fois paru? Quelles ont été les réactions, les critiques? Cette œuvre a-t-elle une place spéciale dans votre aventure d’écrivain?

La plus grande particularité de « Les Compagnons de la Souffrance » est la suivante:  cette œuvre a réussi à recevoir a peu près  les mêmes critiques et réactions de deux générations différentes a deux époques différentes. Jusqu’en 1980, c’est à dire jusqu’au coup d’état du 12 septembre « Les Compagnons de la Souffrance » a été lu par dix mille lecteurs chaque année.

Vous êtes un auteur marxiste. Il est possible de voir cette idéologie dans « Les Compagnons de la Souffrance » et dans d’autres romans que vous avez rédigés.  Mais il vous est aussi arrivé d’être critiqué pour être « nationaliste » dans vos efforts de regarder aux racines de ces terres. Et vous que voyez-vous dans votre roman? Un ton nationaliste ou un ton marxiste?

Un point de vue de lutte des classes bien évidemment…

Quels indices « Les Compagnons de la Souffrance » contient-elle pour comprendre la Turquie de 2012? L’histoire ne se répète bien sûr pas mais qu’est-ce que les siècles ont apporté ou emporté de nos terres  sous terme de « crise », « chaos », « lutte entre frères »?

Cela montre en fait que l’Homme ne change pas. Si l’œuvre a la qualité de refléter l’époque où nous vivons – je pense que c’est vrai puisque les réactions sont les mêmes- cela prouve que l’Homme ne change pas beaucoup. L’histoire ne se répète pas -elle évolue- mais apparemment l’intelligence humaine s’arrête de temps en temps et reproduit les mêmes actions.

Dans votre œuvre vous avez mis Bedrettin en point de mire. Quelle est l’importance des individus dans les tournants historiques?

Ce ne sont pas les individus qui font l’Histoire mais les sociétés. Les individus peuvent tout de même être en position très importante. Bedrettin a été persécuté et exécuté. Il a formé un exemple dramatique. Plein de gens ont été pendus, pourquoi se rappelle-t-on de Bedrettin? Car c’est un grand penseur, une fois dedans son univers est illimité. Vous pouvez y voir l’infini de la science et de la force des classes.

Traduction Selin Toy.

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